Vladimir Poutine a la reconquete des terres de l'URS

Marie Jego

Le Monde, 18.01.2001


QUATORZE MOIS apres avoir recu des mains de son predecesseur Boris Eltsine - selon l'expression - " la toge de Vladimir Monomaque " (grand prince de la Russie du XXII' siecle), voici Vladimir Poutine parti a la reconquete de l'hegemonie de Moscou sur son "proche-etranger ". Le president russe a multiplie les tournees vers l'Asie centrale, region riche en gaz et en petrole. Plus recemment, il a sejourne en Azerbaidjan sur les bords de la mer Caspienne, ou aucun dirigeant russe ne s'etait rendu depuis la desintegration de l'URSS en 1991. " Vladimir Poutine veut restaurer ta grandeur passee de la Russie en tendant aux frontieres de l'URSS ", expliquait recemment Vitali Tretiakov, redacteur en chef du quotidien Nezavissimaia Cazeta et ardent partisan du nouveau maitre du Kremlin.

Apres la remise au gout du jour de l'hymne stalinien, la revalorisation en cours de l'ancien KGB et la militarisation graduelle de la societe, l'ancien colonel des " organes ", propulse president, s'appreterait-il a restaurer l'URSS ? L'idee, a premiere vue saugrenue, est caressee par quelques nostalgiques. Dernierement, Evgueni Djou-gachvili, petit-fils de Staline et chef de file des " communistes reformateurs " georgiens, a lance un appel en ce sens. Elle est en voie de realisation en Bielorussie au nord, ou le sovietophile Alexandre Loukachen-ko travaille a la fusion de son pays, economiquement exsangue, avec la Federation de Russie - les deux pays ont desormais une emission monetaire commune. Enfin la perspective d'une union ravivee " est chere aux " coinmuno-nationalistes " de la Douma russe. A la fin du mois de decembre, des deputes ont concocte un projet de loi prevoyant, pour leur pays, la possibilite d"integrer un Etat etranger ou partie de celui-ci (...) meme en l'absence de frontieres communes ".

Le projet n'est pas nouveau. Des. 1997, dans un ouvrage intitule Fondements de geopolitique, l'ultranationaliste Alexandre Douguine appelait a la renaissance de l'Union sovietique " ou de l'empire russe ou de la troisieme Rome ". Selon M. Douguine, qui a aujourd'hui l'oreille du Kremlin et publie regulierement ses points de vue sur le site Internet quasi officiel strana.ru ; " Le nouvel empire eurasien sera bati sur le principe fondamental du rejet de l'ennemi commun : la doctrine atlantiste, le controle strategique des Etats-Unis et le refus de nous laisser dominer par les valeurs liberales. "

La Russie a-t-elle aujourd'hui les moyens de ranimer l'URSS ? Sans aller jusque-la, l'interet de Moscou pour sa peripherie va croissant depuis l'avenement de Vladimir Poutine. Le bassin caspien, riche en reserves petrolieres et gazieres, est mentionne dans la nouvelle doctrine de politique etrangere russe. " faut bien comprendre que l'inte'rci de nos partenaires (les Republiques ex-sovietiques] pour d'autres pays, la Turquie, la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, n'est pas du au hasard, a explique Vladimir Poutine lors d'une reunion du Conseil de securite consacre a la Caspienne au printemps 2000. C'est parce que nous sommes inactifs. Rien ne viendra du ciel. En situation de rivalite, nous devons etre competitifs. "

C'est dans ce contexte que s'inscrit la visite de M. Poutine en Azerbaidjan, la seule des trois Republiques de Transcaucasie qui n'a plus de bases militaires russes sur son soL Des accords de partage de production de petrole ont alors ete signes avec la societe russe Loukoil tandis qu'une amorce d'accord sur le statut de la mer Caspienne a ete trouvee. ' Pour rechauffer l'atmosphere, Vladimir Poutine a meme rappele a son homologue azerbaidjanais Gueidar Aliev leur parcours commun. Ne sont-ils pas diplomes de la meme ecole, celle de la " securite d'Etat " de Petersbourg qu'ils ont frequentee tous deux a des epoques differentes ?

UNE MESURE DISCIPLINAIRE

Le ton est bien different avec la Georgie voisine, soumise aux pres- ' sions incessantes de son " grand voisin du Nord ". Certes, le president Chevardnadze n'a pas ete a l'ecole du KGB de Petersbourg. A l'inverse de M. Aliev, son passe de ministre des affaires etrangeres de la perestroika le dessert, la periode est honnie dans la Russie de Poutine. Il a aussi clame a maintes reprises son intention de faire adherer son pays a l'OTAN. La seconde guerre russo-tchetchene a definitivement acheve d'envenimer les relations avec la Russie.

Non contente d'avoir vu sa frontiere nord - qui jouxte la Tchetche-nie - bombardee et minee par l'aviation russe, la Georgie fait face aux demandes de plus en plus pressantes de Moscou d'y imposer ses troupes. Dans le meme temps, la Georgie tente d'obtenir l'evacuation des quatre bases militaires russes deployees chez elle depuis l'epoque sovietique et n'y parvient pas malgre l'accord obtenu a l'arrache, enmarge du sommet de l'Organi tion pour la securite et la coope tion en Europe (OSCE) en novebre l999.

Les relations avec Moscou sont encore assombries, le 5 deco bre, lorsqu'un systeme de vis Compliquant les allees et veni des deux millions de Georgiens c ameliorent leur ordinaire en ti vaillant en Russie, a ete instau Comme par hasard, les ressort sants des territoires " separatiste" comme l'Abkhazie et l'Ossetie i Sud - qui dependent administratif ment de la Georgie mais dema dent leur rattachement a la Russit en sont exemptes. "Il s'agit d'u mesure disciplinaire pour que Cl\ vardnadze comprenne de qui depend. Si le soleil " se leve au no pour la Georgie " comme il l'avi dit a l'epoque sovietique, nous supp merons les visas ", a declare, deb decembre, Anatoli Chtchekonir president du comite de la Doun pour la Communaute des Etats ind pendants (CEI).

Pour finir et alors que Tbilissi e au bord de la crise sociale, Mosco qui la fournit en gaz, a coupe le rot net a plusieurs reprises, suscitai l'ire croissante de la populatic locale envers ses dirigeants, "l sous-entendu est le suivant : le gi russe contre notre independance. explique l'historien David Losaber dze. Depourvue de ressources enel getiques, ia petite Georgie est a cur du projet de construction d l'oleoduc Bakou-Ceyhan qi devrait transporter le brut de la Ca" pienne vers la Mediterranee pui vers les marches mondiaux, desen clavant les ex-Republiques sovieti ques.

Ce projet, favorise par l'adminis tration americaine pour des raison politiques - il laisse de cote la Rus sie et l'Iran -, est juge non rentabli par la plupart des majis du petro le, qui deplorent son cout elevi (plus de 2,4 milliards de dollars) e sa realisation difficile. Les crainte;

se sont renforcees depuis l'annonci de la nomination prochaine di . senateur americain Spencer Abra-ham a la tete du departement americain de l'energie. Celui-ci aurait pal le passe qualifie de revele projet d'oleoduc. Bakou-Ceyhan, dit-or avec inquietude a Tbilissi.

Si le renouveau de l'URSS n'est pas pour demain, les vieilles methodes sovietiques n'ont jamais ete aussi vivaces, que. ce soit la " carotte " du gaz et du petrole, le " gourdin " des troupes russes stationnees a la peripherie ou les manouvres en sous-main des " organes ". Le sociologue georgien Gaga Nicharad-ze explique : "Si nous ne voulons pas particulierement nous rapprocher de Moscou, ce n'est pas parce que les Russes sont mechants, mais parce que leur culture politique est primitive. N'ayant guere varie depuis Ivan le Terrible, elle est centree sur l'idee qu'il faut controler des territoires deplus en plus vastes, peu importe que l'on puisse ou non les gerer. "



ARCTOGAIA