L'eufasisme, nouvelle geopolitique russe

Marie Jego

Le Monde, 8.06.2001


JAMAIS comme ces derniers dix ans la Russie n'a ete aussi preoccupee par la recherche de son identite. Impregnee des siecles durant de la devise ; " Pour la Croix, le Tsar et la Patrie ", nourrie pendant soixante-quinze ans au materialisme dialectique, l'elite politico-intellectuelle du pays, une fois ses premiers emois democratiques passes, s'est lancee dans la quete d'une nouvelle " idee nationale", capable d'assurer le " sauvetage spirituel et physique du peuple russe ", selon l'expression de Soljenitsyne, l'ecrivain du Goulag.

Celle-ci tardant a venir, le journal gouvernemental Rossiskaia Gazeta organisa en 1996 un concours sur le theme : " Ou sommes-nous ? Ou allons-nous ? ", invitant ses lecteurs a " trouver la meilleure idee pour unir la nation ". "Autrefois chaque periode avait son ideologie, aujourd'hui nous n'en avons aucune! ", deplora le president de l'epoque, Boris Eltsine. Cinq ans plus tard, ce vide est en passe d'etre comble. La Russie nouvelle a, depuis l'arrivee de Vladimir Pout'ne, mis le cap sur l'eurasisme.

Conseillers du Kremlin, diplomates, militaires, politiciens : nombreux sont les nouveaux partisans de cette philosophie, un concept geopolitique et philosophique ne au debut du siecle. Exaltant " l'originalite " russe - celle de n'etre ni d'Asie ni d'Europe, mais comme un pont entre les deux, une " Asiope " - l'eurasisme se pose en alternative au modele occidental dominant, tout en renouant avec la continuite historique russe. Apres Moscou qui s'autoproclama " troisieme Rome " a la chute de Byzance, apres la Russie imperiale, apres l'URSS, place a l'Asiope, le nouvel empire eurasien. Sa construction va de pair avec "le rejet du controle strategique americain (...), le refus des valeurs litterales qui veulent nous dominer ", ecrit Alexandre Douguine, le " pape " de l'eurasisme. Ideologue des " communo-nationalistes " au milieu des annees 1990, aujourd'hui conseiller de Guennadi Seleznev, le president communiste de la Douma, Alexandre Douguine est l'auteur du manifeste du mouvement Il y recommande a ceux qui refusent "le raz-de-maree atlantiste emportant avec lui les restes de notre civilisation" de s'unir contre "la domination economique, politique et : culturelle de l'Occident ".

L'idee a fait des emules dans les cenes du pouvoir, notamment a l'et -major general et au Kremlin, ou I. Douguine a ses entrees. Les ide s du " pape de l'eurasisme " soi ainsi, reprises par le general Leflid Ivachov, le " diplomate " dejl'etat-major general, ou ;par M"hail Deliaguine, directeur de l'il titut de la mondialisation, tous de x auteurs d'ouvrages sur le su :t. " De par sa position geogra-pf que, son parcours historique, sa dt tinee, la Russie ne peut etre qi un empire. (...) La confrontation avec l'Occident, loin de dater de l'Union sovietique, existe depuis des siecles ", ecrit le militaire. Pour l'economiste Deliaguine, la Russie, objet de l'indulgence occidentale en raison de " sa capacite de destruction ", doit s'efforcer de "promouvoir des liens d'amitie superficiels avec d'autres Etats aussi dangereux qu'elle ".

Vladimir Poutine s'est, pour sa part, garde de tout commentaire, lorsque, le 21 avril, s'est tenu a Moscou un congres de l'eurasisme ou fut abondamment louee la nouvelle ligne du Kremlin en politique etrangere. Pourtant, l'idee " eurasienne " lui plait. Contrairement a ce qui prevalait a l'epoque

d'Eltsine, lorsque les concepts vehicules par les " nationale-communistes" etaient en apparence diabolises, ils sont aujourd'hui repris partiellement par le Kremlin. Vladimir Poutine n'a-t-il pas recemment mis en avant la caractere " eurasiatique " de la Russie ? Ne vient-il pas, le 31 mai, de lancer, avec les chefs d'Etat de quatre autres Republiques ex-sovietiques, " une communaute economique eurasienne " ? Et puis, a y regarder de plus pres, les tournees presidentielles ne suivent-elles pas precisement les traces des alliances geopolitiques dessinees par Alexandre Douguine ?

La premiere etape de la constitution de l'empire eurasien est, selon le manifeste, la creation, sur la base de la CEI (Communaute des Etats independants), " d'une union eurasienne solide, analogue a l'URSS mais fondee sur de nouveaux concepts ideologiques, economiques et administratifs ". Or c'est justement la toile qui est aujourd'hui en train d'etre tissee par le Kremlin. Les deux dernieres reunions des chefs d'Etat de la CEI ont ainsi ete marquees par les tentatives russes de resserrer le bloc politico-militaire cree des 1993 autour de Moscou.

Au nom de la " lutte contre le terrorisme international ", les membres du " pacte de securite collective " (Russie, Armenie, Bielorussie, Kazakhstan, Kirguizstan, Tadjikistan) viennent de creer une " force de reaction rapide " en Asie centrale ou de nouvelles incursions sont prevues pour l'ete 2001. Le president bielorusse, Alexandre Loukachenko, a donne toute sa saveur a l'evene- :, ment en citant, en guise d'exem-^ pie de la menace terroriste, " les combattants entraines par l'OSCE (Organisation pour la securite et la cooperation en Europe) " pour (selon lui) le renverser.

" ACCES AUX MERS CHAUDES "

Surtout, la colonne vertebrale de la doctrine de politique etrangere, " version eurasienne ", est la constitution d'un axe Moscou-Teheran-Delhi-Pekin qui garantira a la Russie, pays continental, " un acces aux mers chaudes " : un theme particulierement cher aux nationalistes de tout poil, brandi depuis longtemps par Vladimir Jirinovski, qui n'a de cesse d'evoquer le jour " ou nos soldats laveront leurs bottes dans l'ocean Indien ". " L'Inde comme la Russie et l'Iran ont bien des interets communs ", expliquent les theoriciens de l'eurasisme.

Avec l'Iran il s'agit de restreindre l'acces aux ressources de la Caspienne, de lutter contre les talibans, que " l'Inde aussi est interessee a neutraliser ". Or l'Iran et l'Inde figurent en tres bonne place dans la strategie du Kremlin. Lancee par l'ancien maitre espion Evgueni Primakov, la cooperation avec l'Inde et l'Iran, scellee par de nouveaux contrats d'armement, est sans cesse renforcee. Quant a l'Europe, nous dit Alexandre Douguine, elle n'est plus, comme aux balbutiements de la doctrine eurasiste au debut du siecle, consideree comme " la source du mal universel ", au contraire, " en l'etat actuel des choses, la Russie peut trouver en Europe des partenaires strategiques interesses a la renaissance de sa force politique d'autrefois ". Non, decidement, le mal absolu vient de la " superpuissance ", du modele americain, "confus, vain, individualiste, oligarchique, depourvu de toute morale, de toute spiritualite, de toute tradition ". Dernierement le quotidien Nezavissimaia Cazeta, epiloguant sur la politique " multi-directionnelle " du Kremlin, se rejouissait : " On peut obtenir bien plus des Etats-Unis en adoptant une ligne dure. " Les resultats de mois de crispations . americano-russes ou les effets de la nouvelle ligne du Kremlin en politique etrangere pourront etre mesures des le 16 juin, lors du premier sommet entre George W. Bush et Vladimir Poutine a Ljubjana (Slovenie).

En attendant, les appetits russes et l'antiamericanisme ambiant ne semblent pas susciter l'inquietude outre-Atlantique. " Les maux domestiques de la Russie vont limiter les enorts deployes par ce pays pour redevenir une grande puissance. Deuxieme arsenal nucleaire au monde, la Russie conservera les apparences de son ancien statut. Faible sur le plan interne, elle restera liee au systeme international grace notamment a son siege de membre permanent du Conseil de securite ", temperait, il y a quelques mois, un rapport de la CIA.



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